Toxicomanes à l’officine: une prise en charge délicate

Évelyne Barathe-Tabourin Pharmacienne

Trois ans après son doctorat en pharmacie, quand Évelyne Barathe-Tabourin s’est installée en officine à Nevers en 1984, elle n’avait pas imaginé qu’une vingtaine d’années plus tard, sa clientèle compterait chaque semaine plus d’une quinzaine de personnes en désintoxication. La prise en charge de ces patients hors norme est difficile mais riche en enseignements. Témoignage sur une expérience de terrain. 

Quand la toxicomanie est-elle apparue parmi la clientèle de votre officine ?

« En 2004, un centre de soins spécialisés pour les toxicomanes a ouvert ses portes à Nevers. Jusque-là, je n’avais presque jamais servi de toxicomane et, aujourd’hui encore, je ne délivre que rarement du matériel d’injection. Le centre a l’obligation de prendre en charge toutes les personnes qui ont une injonction pénale de désintoxication. Et il y en a de plus en plus… L’indication théorique des TSO* est le toxicomane lourd, qui consomme depuis des années et a échoué dans ses tentatives de sevrage. Ces traitements s’inscrivent dans le cadre d’une prise en charge médicale, sociale et psycho - logique. La première fois que j’ai eu à délivrer de la buprénorphine, j’ai été surprise. Je n’avais pas l’habitude de gérer ce type de médicament. Au début, je les commandais en petites quantités. Aujourd’hui, avec l’AMM** de la méthadone en 2008 en plus des BHD***, la quantité est devenue beaucoup plus importante. Je dé livre en moyenne 3000 flacons par mois. »

La prescription et la délivrance des TSO sont très réglementées. Comment cela se gère-t-il au comptoir ?

« Le protocole de délivrance est très strict. Il faut vérifier la recevabilité de l’ordonnance, qui doit être établie sur un support sécurisé, s’assurer qu’il n’y a pas de chevauchement avec une autre prescription — la durée maximale de prescription est de 14 à 28 jours selon les médicaments —, délivrer la quantité exacte de médicaments en unités de prise, en déconditionnant des boîtes si nécessaire, et donner les conseils de bon usage. Après le départ du patient, il faut renseigner le registre des ordonnances, tenir celui des entrées et des sorties de stupéfiants… Sans doute à cause des quantités importantes que je délivre, j’ai déjà été contrôlée par l’Inspection des pharmacies. »

Quel est le profil de ces clients ? Comment les abordez-vous ?

« Il y a encore trois ou quatre ans, c’étaient principalement des jeunes. Maintenant, la tranche d’âges s’est élargie : des adolescents jusqu’aux adultes approchant la cinquantaine. Je pense notamment à un homme de 42 ans, porteur d’une hépatite active, qui a replongé trois ans après une première désintoxication… Ce sont des personnes en très grandes difficultés psychologiques et sociales, au comportement imprévisible. Nous sommes parfois confrontés à des situations complexes à gérer. Nous faisons ce que nous pouvons pour les conseiller, tout en ayant conscience des trafics auxquels certains s’adonnent. Quand on me demande un flacon de 40 mg et un de 20 mg pour une prescription de 60mg sous prétexte de mauvaise tolérance de la dose, j’imagine bien que les 20mg risquent d’être revendus. »

Est-ce que vous collaborez avec le centre de soins de votre ville ?

 « J’ai accepté de faire partie du conseil d’administration du centre. Nous avons trois à quatre réunions techniques et administratives par an, mais jamais de discussions d’ordre thérapeutique. Il n’y a ni pharmacien ni médecin permanent au centre, seulement des travailleurs sociaux. Les consultations médicales sont assurées à jours fixes par des praticiens extérieurs. »

Quels conseils donneriez-vous à propos de la clientèle des TSO aux étudiants qui se destinent à l’officine ?

« Toutes les officines reçoivent un jour ou l’autre des toxicomanes, soignés ou non. Le diplôme de pharmacien donne une connaissance théorique de la toxicomanie, mais accueillir les personnes qui en souffrent est une difficulté à laquelle nos études ne nous préparent pas. C’est pourtant une clientèle qu’il faut servir au même titre que tout autre patient. La première règle est de garder son calme en toutes circonstances, tout en se montrant ferme. Certains tentent de contourner la réglementation, et parfois le ton monte… Ce n’est pas de tout repos, mais cela fait partie de notre métier. Nous nous devons de les accompagner. »

* Traitements de substitution aux opiacés.
** Autorisation de mise sur le marché.
*** Buprénorphine haut dosage.

 

Pour aller plus loin

L’injonction thérapeutique

L’usage de stupéfiants est à la fois une infraction à la loi et un problème de santé publique. La loi prévoit un traitement judiciaire et sanitaire de l’usager interpellé. L’injonction thérapeutique est l’obligation pénale de suivre une cure de désintoxication ou d’être placé sous surveillance médicale. Si l’infraction est légère, elle peut être proposée par le procureur de la République comme condition pour suspendre les poursuites. Si l’infraction est plus lourde, l’injonction est prononcée par le juge d’instruction, lors de la phase préparatoire du procès. Le non-respect de cette obligation peut entraîner la détention provisoire. L’injonction thérapeutique peut encore faire partie de la peine au moment du jugement. Dans les trois cas, l’usager de stupéfiants peut refuser ce traitement médical avec pour alternatives soit la poursuite, soit la détention provisoire, soit la peine d’emprisonnement. Les soins thérapeutiques sont dispensés par des médecins ou des psychiatres et peuvent prendre plusieurs formes : aide sociale, accompagnement psychologique, traitements médicamenteux… 

Formation OCP :  dialoguer dans les situations difficiles

Comment faire face à l’agressivité de certains patients « particuliers » (drogués, personnes en souffrance) ? Comment gérer le stress de patients porteurs de pathologies évolutives à qui l’on vient d’annoncer, par exemple, une récidive ? Comment entrer en relation en leur apportant la « juste» attention ? La formation OCP Professionnaliser le dialogue dans les situations difficiles répond à ces questions. Elle permet aux pharmaciens, comme aux préparateurs, d’acquérir en une journée un savoir-faire et un savoir-être qui rendent plus fluides leurs relations, les protègent et leur apportent plus d’assurance sur les plans professionnel et personnel.

Pour en savoir plus :

- www.ocp.fr ou tél. : 01 49 18 72 44 

- L’Accueil du toxicomane à l’officine de Jean Lamarche, éditions Elsevier Masson, 2002

- Le site Conseils Aide et Action contre la Toxicomanie (CAAT), le site personnel de Jean-Paul Carcel, intervenant en toxicomanie depuis février 2000 : http://www.caat.online.fr/toxicomanie

- Le site de la Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie (MILDT), placée sous l’autorité du Premier ministre : http://www.drogues.gouv.fr

Les CSAPA (Centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie)

Le plan gouvernemental contre les drogues illicites, le tabac et l’alcool 2004-2008 a réorganisé le dispositif de prise en charge dans le cadre des centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA). Ils assurent prévention et soins auprès de personnes atteintes d’addiction aux drogues ou à l’alcool. La prise en charge comprend le diagnostic, les prestations de soins, l’accès aux droits sociaux et l’aide à l’insertion ou à la réinsertion. Les centres assurent le sevrage et son accompagnement, la prescription et le suivi des traitements médicamenteux, dont les traitements de substitution aux opiacés. Leurs prestations sont ambulatoires et/ou en hébergement individuel ou collectif. Ils travaillent avec des équipes pluridisciplinaires de soins et d’assistance sociale. La liste des centres est publiée chaque année au bulletin des actes administratifs des préfectures des départements dans lesquels ils se situent.

 

Mise à jour : mai 2009.

Source : Pharmag n° 17.